10 juin 2018

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Collégien-citoyen : l’éducation citoyenne ne bénéficie pas d’une politique nationale à la hauteur de l’ambition affichée.

On ne saurait nier ni sous-évaluer ce qui a motivé la création des « parcours », notamment « citoyen » et « santé », à destination des collégiens. A l’origine de cette initiative, on trouve des faits constatés, analysés et chiffrés sur les comportements à risque et sur une crise bien réelle du sens civique. Et les actions sont sans conteste menées avec un courage qu’il faut faire reconnaître.
Mais il est, aussi, du ressort de notre exercice d’enseignant d’être attentif et exigeant quant à la cohérence et la portée de ces « parcours » dans le cursus, et donc l’orientation, des élèves.
En premier lieu, ces « parcours » étant intégrés à une évaluation, dans le cadre du LSU, dans le cadre du DNB, il est crucial que tous les élèves puissent faire valoir au moins un acquis satisfaisant et nationalement défini dans tous les types desdits parcours. Sans quoi, c’est encore prendre le risque de produire des déterminismes injustes entre collégiens : le LSU n’est pas un « C.V. » et ne doit pas marquer l’élève d’indices sociologiques se prêtant ensuite à toutes sortes d’abus des orientations post-collèges puis post-Bac. On ne saurait accepter, par exemple, que tel élève soit défavorisé par un manque de formations ou de probations qui ne lui ont pas été proposées, contrairement à d’autres élèves, comme on ne peut accepter que tel ou tel milieu favorisé renforce encore ses chances supérieures à celles d’autres milieux par le privilège de signes élitistes (certaines actions « citoyennes » pouvant être l’objet de cotations sur le marché de l’orientation et de la formation), et comme on ne pourrait accepter des dérives où la qualité de citoyen serait subordonnée à des orientations doctrinaires malhonnêtes. Attention donc à « l’autonomie » et aux « projets d’établissements » : plus que jamais, ici aussi, le Fonction d’Etat, la vocation Républicaine de l’enseignement, ont un rôle règlementaire à jouer. La diversité des actions, spécifiquement prises en charge par les CESC, peut s’adapter à des besoins réels d’un bassin, et c’est faire là œuvre d’intelligence, mais sans pour autant venir entériner, voire alourdir des conditions sociologiques déjà installées dans les familles. Il est aisé de constater, dans cette perspective, que les besoins en termes de formation citoyenne reflètent des situations sociales déjà géographiquement délimitées et historiquement ancrées.
En outre, on peut s’interroger sur la faisabilité, et donc l’efficacité, d’apprentissages citoyens quand leur mise en œuvre et leur évaluation sont dépendants de conditions trop problématiques d’exercice des enseignants et des autres acteurs qui sont parties prenantes : variabilité et fragilité des moyens, pénibilité des engagements, responsabilités…
Enfin, il est inquiétant de voir des gouvernements successifs afficher de belles ambitions et de louables intentions dans ces domaines quand on constate que la réalisation de celles-ci n’est surtout assurée que dans la mesure d’un rapide bénéfice d’image plutôt que dans la mesure réellement exigeante et financée de transformation de notre Société vers plus d’équilibre, de civisme et de bien-être : CESC, « parcours », prise en charge des handicaps… sont mis en place, certes courageusement, mais dans des situations de travail qui font risquer l’implosion aux collèges, parce que les enseignants ne peuvent jouer tous les rôles, parce que les médecins et infirmières scolaires et parce que les AESH, les éducateurs de dispositifs relais, les travailleurs sociaux (comme les assistantes sociales) sont en nombre dramatiquement insuffisant, parce que les CIO sont brisés, parce que les structures adaptées qui existaient ont été réduites au lieu d’être augmentées et organisées sur la base de gestions concertées.
Dans les faits, l’appauvrissement et la précarisation des familles, dans de multiples domaines (niveau de vie, emploi, démocratie, information, culture, repères moraux), imposent des conditions contre lesquelles l’Ecole a de moins en moins de pouvoir, notamment avec la dégradation de la Fonction Publique, et imposent des conditions contre lesquelles l’Ecole ne peut plus être assez efficace, quelles que soient les « pratiques », les contenus et les beaux discours. Faire alors de l’Ecole le seul lieu de tous les apprentissages de la vie, de tous les remèdes et de toutes les transformations sociales ne peut être que malhonnête lorsque l’on casse les pouvoirs de l’action publique, d’autant plus que c’est par ce biais d’une insuffisance politiquement entretenue par les gouvernements « libéraux » que le démantèlement de l’Ecole publique est artificiellement vanté comme la solution. Comprendre alors les déceptions des familles, les troubles des élèves, l’impuissance durement vécue par les enseignants, les incohérences des directions, et cela dans leurs tenants et leurs aboutissants, voilà bien une tâche que ne cesse d’accomplir le syndicalisme.